Classée monument historique depuis le 15 avril 1987, l’horloge astronomique de la Cathédrale Notre-Dame de Strasbourg attire chaque année plus de 3 millions de visiteurs venus du monde entier. Ce chef-d’œuvre de la Renaissance allie art, mathématiques et mécanique de précision d’une façon qui continue de passionner les chercheurs, à l’image du professeur Günther Oestmann, qui lui a consacré sa thèse de doctorat en 1992. Trois versions successives se sont superposées au fil des siècles pour donner naissance à ce monument rare, fruit d’une collaboration exclusif entre artistes, mathématiciens et techniciens.
La première horloge astronomique de Strasbourg : aux origines d’un chef-d’œuvre
Peu de gens savent qu’avant l’horloge actuelle, deux autres mécanismes ont occupé ce transept. La toute première, baptisée horloge des Trois Rois, fut construite entre 1352 et 1354 par un maître resté anonyme. Installée sur le mur ouest du transept, elle faisait face à l’emplacement de l’horloge actuelle et s’élevait sur une douzaine de mètres de haut, répartis en trois étages comportant un calendrier, un astrolabe et des automates.
Le sujet du moment : si ces murs pouvaient parler ! Devant une statue de la Sainte Vierge, les rois mages venaient s’incliner toutes les heures au son d’un carillon, tandis qu’un coq battait déjà des ailes et chantait. Ce spectacle devait tenir les Strasbourgeois en haleine, à une époque où pareille prouesse relevait du prodige.
Cette première horloge cessa pourtant de fonctionner au début du XVIe siècle, vaincue par l’usure et la rouille. Mais elle nous a légué un trésor inestimable : le coq-automate en bois et fer forgé polychrome réalisé vers 1350, considéré aujourd’hui comme le plus ancien automate conservé en Occident. On peut l’admirer dans la salle d’horlogerie du Musée des arts décoratifs de Strasbourg. D’autres personnages animés de cette première horloge sont quant à eux visibles au Musée du palais Rohan, témoins silencieux d’une ingéniosité médiévale époustouflante.
La deuxième horloge : une collaboration artistique et scientifique hors du commun
Les acteurs de la conception et de la construction
Les travaux de la deuxième horloge débutèrent dès 1531-1532, avec la construction du buffet d’abord. L’architecte Nonnenmacher érigea entre 1543 et 1548 un boîtier monumental de 18 mètres de haut, doté d’un escalier en colimaçon. Le chantier s’interrompit brutalement en 1550 suite à l’Intérim d’Augsbourg, décret de l’empereur Charles Quint ramenant les services catholiques dans la cathédrale.
La réalisation effective de ce second mécanisme réunit des esprits brillants. Le mathématicien Christian Herlin lança le projet mais décéda avant d’en voir l’aboutissement. Conrad Dasypodius, son disciple à la chaire de mathématique, reprit les rênes. Les frères horlogers Josias et Isaac Habrecht, originaires de Schaffhouse, fabriquèrent en trois ans les pièces en fer forgé dans leur atelier, avant de les monter à Strasbourg. Le peintre suisse Tobias Stimmer compléta cette équipe d’exception.
Livrée en 1574, cette horloge était alors la plus sophistiquée et la plus spectaculaire de son genre. Une prouesse collective qui force encore aujourd’hui le respect, tant par la qualité artisanale des rouages que par la complexité des mécanismes imaginés.
Les fonctions astronomiques et la légende du constructeur
Cette deuxième horloge indiquait le déplacement des planètes sur un astrolabe, proposait un calendrier perpétuel des fêtes mobiles sur 100 ans et représentait les éclipses à venir sur des panneaux peints. Détail remarquable : le portrait de Copernic y figurait déjà, signe que Dasypodius connaissait et appréciait les travaux du savant.
Dasypodius publia plusieurs écrits sur son œuvre. Dans un texte en latin de 1580, il développa sa conception d’architectus logicus, se comparant à Vitruve et présentant l’horloge comme une application précise des anciens principes astrologiques. Une démarche d’auto-promotion efficace, dirait-on aujourd’hui.
Une légende tenace prétend que le magistrat, craignant que le constructeur ne reproduise cet ouvrage ailleurs, lui aurait fait crever les yeux. Pure invention ou réalité ? Difficile à trancher. Ce qui est certain, c’est que cette horloge cessa de fonctionner peu avant la Révolution française, et que seul le boîtier en fut conservé, avec ses peintures et sculptures d’origine.
Jean-Baptiste Schwilgué et la naissance de la troisième horloge
Le parcours d’un autodidacte passionné
Les anciens disaient toujours que les plus belles histoires naissent d’une obsession d’enfance. Celle de Jean-Baptiste Schwilgué en est la parfaite illustration. Né en 1776 à Sélestat, cet Alsacien autodidacte rêvait dès son plus jeune âge de remettre en marche l’horloge endormie. Apprenti horloger, il devint ensuite professeur de mathématiques, vérificateur des poids et mesures, puis entrepreneur.
De 1838 à 1843, il transforma l’horloge en profondeur. Le mécanisme fut inauguré le 31 décembre 1842, et l’ensemble achevé le 24 juin 1843. Un chantier titanesque, mené avec une rigueur scientifique et un attachement au patrimoine strasbourgeois qui forçaient l’admiration de ses contemporains. Il décéda en 1856, laissant derrière lui bien plus qu’une horloge.
Les innovations techniques introduites par Schwilgué
Vous voyez, ici, la vraie signature de Schwilgué n’est pas visible à l’œil nu. Elle se cache dans les engrenages. Là où la deuxième horloge utilisait des dents plates, qui nécessitaient des poids considérables pour vaincre les frottements, Schwilgué adopta des dents à courbure épicycloïde, garantissant une friction minimale et une force constante entre les rouages.
Pour fabriquer ces dents avec la précision requise, il conçut lui-même des outils et des machines inédits. Son obsession pour la précision le poussa encore plus loin : il intégra dans la représentation du globe terrestre le mouvement de précession des équinoxes, phénomène d’une période d’environ 25 806 ans. Une mécanique pensée pour l’éternité.
Le comput ecclésiastique : le calendrier perpétuel de l’horloge
Le calcul de la date de Pâques mis en mécanique
Le comput ecclésiastique est l’ensemble des opérations permettant de calculer chaque année les fêtes religieuses mobiles, et en particulier la date de Pâques. Selon la règle adoptée par le concile de Nicée en 325, Pâques tombe le premier dimanche suivant la pleine Lune après l’équinoxe de printemps. L’introduction du calendrier grégorien en 1582 compliqua encore ce calcul.
Ses éléments constitutifs sont le cycle solaire, le nombre d’or, l’indiction romaine, la lettre dominicale et l’épacte. Schwilgué fut le premier à traduire mécaniquement ce calcul grégorien, dès 1821, à partir d’un prototype conçu en 1816. Ce prototype, disparu pendant la Seconde Guerre mondiale, a refait surface en 2021 et a été donné à la paroisse de la cathédrale. Précisons-le clairement : malgré l’étymologie commune avec le mot « computer », ce mécanisme n’est pas un ordinateur.
L’influence du comput de Schwilgué sur d’autres horloges astronomiques
L’ingéniosité de Schwilgué a essaimé bien au-delà de Strasbourg. Plusieurs horloges astronomiques comportent un comput inspiré du sien :
- L’horloge astronomique de Jens Olsen à Copenhague, véritable hommage à la tradition strasbourgeoise
- L’horloge de Daniel Vachey et celle de Chauvin, cette dernière avec un comput simplifié sans détermination de la date de Pâques
- Les horloges de Besançon et de Beauvais, qui comportent des computs non perpétuels
Frédéric Klinghammer construisit dans les années 1970 un modèle réduit de ce comput, preuve que la fascination pour ce mécanisme ne s’est jamais éteinte.

Les merveilles mécaniques : automates et cadrans de l’horloge
Le spectacle des automates à midi
Il faut le voir pour le croire. Chaque jour, à 12h30 précises en heure d’hiver, l’horloge s’anime dans un ballet réglé au quart de tour. À chaque quart d’heure, un ange sonne une cloche tandis qu’un second retourne un sablier. Les quatre personnages des âges de la vie défilent ensuite : un enfant au premier quart, un jeune homme à la demie, un adulte au troisième quart et un vieillard à l’heure juste, chacun passant devant la Mort.
Puis vient le grand moment : les douze Apôtres défilent devant le Christ, qui les bénit l’un après l’autre. Au passage des 4e, 8e et 12e apôtres, le coq situé en haut à gauche de l’horloge chante et bat des ailes. Une idée reçue tenace veut que ce coq rappelle le reniement de saint Pierre. Faux. Les deux premières horloges comportaient déjà un coq, bien avant que les Apôtres y figurent.
Les indications astronomiques des différentes parties de l’horloge
La richesse des informations affichées dépasse de loin une simple montre géante. La partie basse donne l’heure publique et l’heure solaire locale. La partie centrale présente un calendrier circulaire perpétuel intégrant automatiquement les années bissextiles, les fêtes mobiles et les éclipses de Soleil et de Lune. La Lune y est représentée par une boule moitié noire, moitié blanche, tournant sur elle-même pour présenter toujours sa face claire au Soleil.
Au-dessus défilent les chars des jours de la semaine, portés par des divinités mythologiques. Plus haut encore, une sphère céleste indique la position des étoiles vues de Strasbourg, et le planétaire représente les cinq premières planètes autour du Soleil selon le modèle copernicien, avec une précision de quelques secondes de temps.
Heure légale et heure solaire : comprendre les deux temps de l’horloge
Deux paires d’aiguilles cohabitent sur le cadran : les aiguilles argentées indiquent l’heure publique légale, les aiguilles dorées donnent l’heure solaire locale de Strasbourg. La cathédrale se trouve à 7°45’06 » à l’Est de Greenwich, ce qui crée un décalage de 31 minutes d’avance du temps moyen local sur l’heure GMT historique. Depuis que la France a maintenu l’heure allemande imposée pendant l’Occupation, passant à GMT+1, le temps moyen strasbourgeois retarde désormais de 29 minutes sur l’heure légale. L’horloge sonne donc midi à 12h29, et le défilé des automates suit à 12h30.
Cette situation résulte d’une longue histoire. L’extension des réseaux ferroviaires en Europe conduisit en 1891 à diviser le globe en 24 fuseaux horaires. La France adopta l’heure GMT, avant que l’occupation allemande n’impose GMT+1, heure de Centre-Europe calée sur le méridien de Prague. À la Libération, le décret de retour à l’heure française ne sortit jamais.
En période d’heure d’été, les aiguilles dorées sont avancées d’une heure sur le cadran, maintenant le défilé à 12h30 plutôt qu’à 13h29. Sans cet ajustement, bien peu de visiteurs pourraient profiter du spectacle.
Propriété, gestion et entretien de l’horloge astronomique
La question de la propriété de l’horloge
L’horloge appartient à l’État, tout comme la cathédrale. Cette question de propriété fit débat vers 1910, quand l’accès au spectacle de midi devint payant. Le conseil municipal de Strasbourg s’en émut. Le docteur en droit canonique Ignaz Fahrner trancha : la Fabrique pouvait légitimement percevoir une taxe sur les visites, mais la propriété de l’horloge demeurait étatique.
La maintenance de l’horloge à travers les époques
Depuis sa création, l’entretien de ce mécanisme délicat a été confié à une succession de gardiens dévoués :
- L’entreprise Ungerer, de 1858 à 1989, assura pendant plus d’un siècle la maintenance de l’horloge
- Alfred Faullimmel, ancien employé d’Ungerer, prit la relève de 1989 à 2001
- Son fils Ludovic Faullimmel assure cet entretien délicat depuis 2001
Depuis 1946, c’est la fabrique de la cathédrale qui finance l’entretien, après que l’Œuvre Notre-Dame se trouva lésée par l’organisation des visites payantes. Depuis 2006, un comité dépendant de la fabrique supervise l’ensemble, réunissant des scientifiques, des auteurs spécialisés comme Jean-Pierre Rieb et Henri Bach, et des membres du conseil de fabrique.
Autour de l’horloge : œuvres et composants remarquables à découvrir
L’horloge ne se visite pas seule. Juste en face s’élève le Pilier des Anges, représentation d’un Jugement Dernier d’une grande originalité sculpturale, qui dialogue avec le mécanisme astronomique dans un face-à-face saisissant. Sur le mur opposé à l’horloge actuelle, un grand cercle datant d’environ 1700 commémore l’ancienne vaste cloche de la cathédrale : le battant central qui en occupait autrefois le cœur a depuis longtemps disparu.
En juin 2015, dans le cadre de la Biennale du verre de Strasbourg, l’artiste Sylvie Lander inaugura dans le transept sud une installation temporaire intitulée Ex Tempore. Ce tondo de verre, placé à l’emplacement exact de la première horloge de 1352, reprenait une photographie de l’astrolabe de Dasypodius conservé au Musée des arts décoratifs. Une œuvre chargée de sens, évoquant à la fois le temps mesuré par l’horloge et la fin des temps du Jugement dernier. Elle fut retirée en mai ou juin 2018.
Pour vivre pleinement cette visite indispensable, sachez que les billets, entre 2 et 4 euros selon votre profil, s’achètent uniquement le jour même aux échoppes de la cathédrale, de 10h00 à 11h00. L’entrée place Saint-Michel ouvre à 11h30. Un film en français, allemand et anglais est projeté à 12h00, et le défilé des Apôtres débute à 12h30 précises. La gare la plus proche se trouve à 1,5 km. Pour aller plus loin dans votre découverte de la capitale alsacienne, retrouvez tous nos conseils dans notre guide complet des incontournables et secrets de Strasbourg.
Une dernière précision qui mérite attention : pendant tout le marché de Noël, le spectacle de l’horloge n’a pas lieu. Les dimanches et jours fériés, la présentation filmée est également suspendue, même si l’accès reste libre et gratuit après la messe de 11h00. Planifiez votre visite en conséquence, et vous repartirez avec des souvenirs gravés pour longtemps.
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